Le rapport de l’anathème
Le président Macron vient de recevoir un rapport d’Éric Woerth qui annonce une décentralisation sanglante.
Au ministère de la Culture, seule Rachida Dati, a été reçue par le rapporteur, qui a rencontré une cinquantaine de hauts fonctionnaires d’autres d’administrations mais pas la nôtre. L’avis de la ministre est assurément averti, au vu de son expertise internationalement reconnue dans de multiples domaines, dont l’archéologie préventive et l’industrie du luxe. Exhumé de la mémoire des plus anciens, Jean-Ludovic Silicani a également été auditionné. On peut sans doute les considérer comme les mauvais génies de ce passage appelant à dépecer le ministère :
« Quant à la compétence culture, les départements possèdent déjà de nombreux musées, châteaux et autres domaines culturels. Ils seraient confortés dans l’exercice de celle-ci par le transfert des musées, services à compétence nationale pour lesquels une gestion centralisée depuis Paris ne se justifie pas. Par ailleurs, ces musées viendraient compléter le réseau culturel déjà structuré des départements. Il s’agit par exemple de la Maison Bonaparte à Ajaccio, les musées nationaux de l’île d’Aix, le musée Magnin à Dijon, etc. »
Une note accompagne ce paragraphe pour compléter la liste des SCN* que le rapport veut expulser vers les départements.
« Musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau, musée de la Renaissance au château d’Écouen, musée national Clemenceau – de Lattre, musée Fernand-Léger, musée national Marc-Chagall, musée national Pablo Picasso à Vallauris, musée national de Port- Royal des Champs, musée national de préhistoire, musées et domaine nationaux du palais de Compiègne, musée franco-américain du château de Blérancourt, musée d’Archéologie Nationale – domaine National de Saint-Germain-en-Laye, musée national et domaine du château de Pau. »
On relève l’absence des SCN parisiens : musée du Moyen Âge, Musée des Plans-Reliefs, Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). Bien sûr, c’est un rapport sur la décentralisation et décentraliser Paris aurait été absurde. Mais l’angle mort est intéressant. Qu’adviendra- t-il du statut de SCN lorsqu’il aura été réduit à une poignée d’établissements ?
Qui veut la peau des SCN ?
Ce n’est pas la première fois que les SCN sont attaqués. Après une longue série d’EPisation à l’occasion de travaux de réfection (Musée Picasso, Château de Fontainebleau, Musée Guimet, Musées Henner-Moreau, MNHI, etc.), les SCN étaient la cible d’Action Publique 2022. Ce fallacieux programme de casse prévoyait fusions sauvages et absorptions hostiles en mariant carpes et lapins ; mais c’était avant que notre mobilisation, les gilets jaunes et la pandémie viennent remettre sur la table une impérieuse nécessité de service public de proximité.
Au fil du temps, des rumeurs ont couru, promettant tel château et domaine au CMN ou proclamant la cession annoncée de tel musée à la RMN-GP.
La menace plane toujours et ce rapport nous le rappelle. Souvenons-nous de la régionalisation de certains monuments historiques, dont le Haut-Koenigsbourg en janvier 2007.
La proposition de départementaliser les SCN va au-delà d’une raffarinade faisandée : on fait un pas supplémentaire qui éloigne de l’État, qui met en concurrence les territoires et qui brise au passage les normes nationales et la capacité à mener des politiques cohérentes. Un concentré de solutions libérales qui détruiront la complémentarité et l’égalité territoriale.
Avec un ministère de la culture dont les musées seront quasi exclusivement en Île de France, cette décentralisation préconisée ressemblera à une recentralisation francilienne. Ce rapport envisage en outre un éclatement du statut de la fonction publique territoriale, sur le plan de la rémunération, avec un point d’indice à la main des élus locaux. Toutes les mobilités seront réduites comme une peau de chagrin. Qu’adviendra-t-il des agents de l’État exilés dans les départements ?
Les SCN, on les a, on les aime, on les garde !
Les SCN méritent-ils vraiment la haine, le mépris et le désintérêt que certains hauts fonctionnaires et une partie du personnel politique leur portent ? Non.
Bien au contraire, les SCN doivent être le fer de lance d’une politique muséale nationale et de la démocratisation culturelle, partout dans les territoires.
Le constat est terrifiant : les effectifs sont évidés, amputés, désossés ; il leur est demandé d’assumer de plus en plus de missions avec un plafond d’emploi en constante régression. Le résultat : des effectifs complètement exsangues, notamment en catégorie C.
Dans certains sites, une absence suffit à le fermer. Dans d’autres on refuse les formations pour disposer d’une équipe suffisante. Enfin, les collègues font souvent face à des directions cassantes, rugueuses et crispantes, promptes à dénier leurs droits et leur dû, prêtes à oser des interprétations particulières de textes réglementaires.
Ce n’est pas en départementalisant à marche forcée que les tensions et les problématiques seront résolues. Les traiter, c’est d’abord renforcer les SCN avec des moyens, des emplois, des postes et des concours. Les SCN doivent être pilotés par une politique muséale ministérielle forte, ambitieuse, démocratique, généreuse et cohérente.
Il faut reconstituer partout le plafond d’emploi, restituer leurs missions aux catégories et aux corps dédiés. On veut des AASM, des TSC, des ISCP. On veut des administratifs, des scientifiques et des techniques. On veut de la médiation et des métiers d’art ! Reconnaitre les missions c’est développer de nouveaux corps de titulaires au regard de tous les métiers exercés dans nos musées.
Il faut se réapproprier le service public muséal et refonder la Direction des Musées de France pour incarner la vision d’un réseau SCN sur tout le territoire. Un réseau qui pourrait intégrer les musées passés en établissement public dans un statut SCN renforcé. Qu’adviendra-t-il du ministère sans ce réseau ?
Mobilisons-nous pour défendre les SCN et les musées ! Nous appelons les personnels à se mettre en grève massivement le 20 juin pour les salaires, les emplois, les carrières et le service public !
Paris le 7 juin 2024, SNMD-CGT
*SCN: Service à compétence nationale, effectuant des missions opérationnelles sur le territoire. C’est un des modes d’organisation de l’administration civile de l’état. Un SCN dépend directement du ministère
